
Ferrassou : huit siècles d’histoire, une seule grande table
16 septembre 2026À Verzenay, un village grand cru perché sur la Montagne de Reims et surveillé depuis deux siècles par son fameux moulin, la Champagne aime généralement les grandes maisons, les assemblages savants et les volumes qui rassurent. Stéphane Vignon a choisi l’inverse. Sur ses parcelles familiales, il élabore des champagnes rares, tous vinifiés en Grand Cru, souvent millésimés, avec une idée simple en tête : laisser le terroir parler avant que le vinificateur n’ait son mot à dire.
Un retour au pays, à condition de vinifier
Rien ne prédestinait vraiment Stéphane Vignon à reprendre le domaine familial. Il aurait bien aimé être sommelier. Après un bac viti-oeno à Avize et un BTS technico-commercial vins et spiritueux, faute de passerelle vers la sommellerie, il prend des chemins de traverse : représentant pour un brasseur en Alsace, puis pour une entreprise en Allemagne, intérimaire pendant trois ans, gérant d’un magasin de vins à Mulhouse. C’est en Alsace, chez son maître de stage René Muré au clos Saint Landelin de Rouffach, qu’il se remet à la vinification et découvre la biodynamie, la vinification sans collage ni filtration, une manière de « guider » le vin plutôt que de le façonner.
À trente ans, en 2001, il revient au bercail à une condition posée à son père : pouvoir vinifier lui-même. Depuis, il exploite les parcelles familiales à Verzenay, Verzy et Villers-Allerand, un morcellement de terroir qui, loin d’être une contrainte, devient sa matière première. « Je me spécialise un peu sur le terroir de Verzenay », confiait-il à L’Union. « C’est un grand cru historique du vignoble. J’y retrouve plus de structure et de puissance, avec le fruit. »

Le terroir avant l’assemblage
La philosophie de la maison tient en peu de mots, mais elle tranche nettement avec les habitudes champenoises. Champagnes parcellaires, tous en Grand Cru, en Extra-Brut, millésimés, et avec le moins d’intervention possible : les vins de base sont élevés majoritairement en fûts, avec des levures naturelles, sans collage ni filtration, et la chaptalisation n’est recherchée que si la nature ne la rend pas nécessaire. « Certes, la force de la Champagne, c’est l’assemblage. Mais les choses évoluant, cela devient actuellement l’assemblage ET le terroir », explique Stéphane Vignon. « Je suis convaincu que le champagne de demain sera un champagne de terroir, davantage parcellaire et mono-cru. »
Un exemple suffit à mesurer l’exigence de la maison : sa cuvée issue d’un coteau champenois rouge planté sur seulement 34 ares donne très précisément 435 bouteilles, dont la réputation n’est déjà plus à faire. La cuvée millésimée Laura des Marquises, en extra-brut, ne compte elle aussi que 400 bouteilles, produites tous les trois ans.
Des fûts nés dans sa propre forêt
C’est sans doute le détail le plus singulier de la maison Vignon, et l’un des rares en Champagne : une partie du bois utilisé pour l’élevage des vins provient de la forêt familiale, au bois Thomas, près de Verzy. En novembre 2019, Stéphane Vignon a fait abattre plusieurs chênes centenaires âgés d’un siècle et demi, sélectionnés avec le tonnelier Jérôme Viard, en vue de fabriquer plusieurs fûts destinés à ses cuvées les plus personnelles. L’opération, menée avec l’ancien tonnelier Philippe Janesse et plusieurs partenaires du monde du vin, s’inscrit dans une recherche assumée d’« effet terroir » poussée jusqu’au bois lui-même. « Il n’y a pas ce rapport au vin, mais cet arbre a connu quatre guerres mondiales et a vu passer plusieurs générations de vignerons », résumait le vigneron dans La Marne Viticole. Trois fûts issus de ce chêne familial permettent aujourd’hui de vinifier l’équivalent de mille bouteilles, réservées à une poignée de cuvées d’auteur parmi les plus recherchées de la maison.
Un artisan du terroir, reconnu par la critique

Sa démarche lui vaut une reconnaissance qui dépasse largement le cadre régional : plus de quatre-vingts médailles saluent aujourd’hui la qualité de ses cuvées, dont une médaille d’or en 2018 pour l’Extra Brut Réserve des Marquises élevé en fût de chêne, millésime 2013. Le Guide Hachette des Vins salue régulièrement ses vinifications sous bois, leurs senteurs de torréfaction, leur richesse en bouche. Sa cuvée Les Vignes Goisses 2016, en brut nature, a ainsi été décrite pour son nez de chèvrefeuille, d’abricot et de violette, porté par une vinosité équilibrée par la fraîcheur du gingembre.
Stéphane Vignon cultive aussi un lien assumé avec la gastronomie : il est membre des Disciples d’Escoffier International, de l’Académie Nationale de Cuisine et des Toques Françaises, et partenaire d’Euro-Toques Österreich. Une clientèle composée aux deux tiers de professionnels de la restauration en témoigne, tout comme sa conviction que le champagne, avant d’être une boisson de fête, reste avant tout un vin de gastronomie.
Une viticulture engagée, sans concession sur le fond
Défenseur convaincu d’une viticulture durable, Stéphane Vignon mène son vignoble vers la certification HVE (Haute Valeur Environnementale), sans pour autant se laisser dicter ses pratiques par les seules tendances. « Les techniques modernes de culture ressemblent étrangement à des méthodes anciennes et à des moyens de lutte prophylactique traditionnels », observe-t-il. « Le principe de base, c’est le préventif. Moins de pesticides, c’est bien, mais plus de passages dans les vignes, ce n’est pas bon pour l’empreinte carbone. Soyons sérieux et qu’on nous laisse travailler. »
À Verzenay, dans une cuverie où l’on entend encore le souvenir des quatre guerres traversées par ses propres chênes, Stéphane Vignon poursuit ainsi, bouteille après bouteille, la même idée : un champagne de terroir n’a rien d’un slogan, du sol jusqu’au bois du fût.




